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Arbuste du futur n°3 : Castanea seguinii

  • Photo du rédacteur: Pauline
    Pauline
  • il y a 3 heures
  • 5 min de lecture

Yves Darricau, agronome, apiculteur et planteur d’arbres


Le châtaignier de Seguin fait partie des végétaux ramenés de Chine au XIXe siècle. Il fut vite oublié faute d’avoir trouvé un public intéressé. L’arbuste, si utile pour le paysan chinois, fut classé au rang des « sans qualités » chez nous. Sa robustesse et sa floraison quasi-continue, qui n’étaient qu’une curiosité anecdotique de ce châtaignier, deviennent un atout majeur en ce temps de changement climatique : il offre du pollen de mai à l’arrivée des froids, puis de petits fruits qui tombent de façon échelonnée, de septembre aux gelées. Il est hélas quasiment introuvable. A réintroduire et diffuser d’urgence !
Castanea seguinii : port d’un arbuste dominé, Redon. (Photo © Yves Darricau)
Castanea seguinii : port d’un arbuste dominé, Redon. (Photo © Yves Darricau)

Un arbre paysan

Le châtaignier de Séguin est originaire des régions à climat tempéré à subtropical du centre et du sud de la Chine. C’est un arbrisseau de 4 à 6 mètres chez nous, qui peut monter à 10 mètres de hauteur dans son aire d’origine. Ses feuilles sont oblongues, de 8 à 14 cm, pointues, avec des bords dentelés. Les fleurs aussi sont bien celles de notre châtaignier européen, Castanea sativa, parfumées, avec des inflorescences mâles de couleur blanc crème, en chatons de 6 à 12 cm de long, étirés dans l’axe des branches, et des fleurs femelles solitaires ou par couple. Les fleurs exhalent un agréable parfum qui attire des insectes en manque de pollens et nectars.

Le fruit est une petite bogue piquante contenant trois petites châtaignes (dont une ou deux maximum se remplissent) rondes comme de petites billes de 1 à 2 cm de diamètre, dont les poids varient de 1 à 3 g.

Bogue avec trois fruits, dont un à deux maximum sont viables. (Photo © Yves Darricau)
Bogue avec trois fruits, dont un à deux maximum sont viables. (Photo © Yves Darricau)
Fruits de Castanea seguinii et trois marrons pour donner l’échelle. (Photo © Yves Darricau)
Fruits de Castanea seguinii et trois marrons pour donner l’échelle. (Photo © Yves Darricau)

Plusieurs cultivars sont sélectionnés en Chine et plantés en vergers ou en haies fruitières qui produisent des miels typés. Les fruits sont commercialisés et appréciés en dessert de rue, petit marron chaud, grillé et caramélisé, ou en plat, en accompagnement du poulet sauté national. C’est aussi un bon fournisseur de bois de cuisson qui repart bien de la souche après recépage, tout comme son homologue européen.


Une floraison séquentielle

Sa caractéristique la plus étonnante est d’avoir une floraison séquentielle, voire quasi continue en été, qui ne cesse qu’à l’arrivée des premiers froids, chaque pousse végétative produisant des fleurs. Curieusement, il fleurit jeune, souvent dès sa deuxième année sans toutefois fructifier, ce qu’il fera vers ses cinq ans. Comme il fait normalement plusieurs pousses dans l’année, il fleurit de fin mai (un peu avant nos châtaigniers) à octobre, voire novembre, en Bretagne notamment, où les automnes sont doux.

Cette floraison quasi continue est régulée par deux gènes récessifs, alors que la précocité, pour sa part, l’est par un gène dominant. En Chine, les hybrides naturels avec Castanea mollissima, fréquents, fleurissent jeunes et portent de plus gros fruits, mais ils ne fleurissent qu’une fois. Ils sont plus fréquemment plantés dans les vergers.

En milieu et fin d’été, les branches de Castanea seguinii offrent un étonnant étalage : elles portent alors simultanément des fruits, des chatons fanés, des chatons en pleine floraison et de nouvelles pousses florales. La dernière se fait rattraper par le froid et laisse un brin non aoûté qui va mourir, sans conséquences pour l’arbuste.


Floraison sur la pousse, en juillet. (Photo © Yves Darricau)
Floraison sur la pousse, en juillet. (Photo © Yves Darricau)
Etagement des fruits, avec pointe fleurie en septembre. (Photo © Yves Darricau)
Etagement des fruits, avec pointe fleurie en septembre. (Photo © Yves Darricau)

Une fructification échelonnée

Cette floraison prolongée induit une fructification échelonnée, avec des fruits qui arrivent de septembre à novembre, assurant une intéressante source de nourriture pour la faune sauvage. Cela n’a pas échappé aux chasseurs américains qui le préconisent en sous-bois forestiers. En 2009, dans son verger semencier constitué à partir d’un lot de graines provenant du Hubei (province du centre-est de la Chine), l’Université américaine Auburn (Alabama) en a sélectionné deux cultivars aux noms curieusement français, l’un précoce, baptisé 'Premier', l’autre tardif, nommé 'Encore', avec des calendriers de floraison qui se complètent, assurant quasiment quatre mois de châtaignes fraîches aux chevreuils, dindons sauvages et autres gibiers à plumes.


Un champion ignoré

Connu en Europe grâce aux envois des pères missionnaires qui parcouraient la Chine, ce châtaignier fut d’abord nommé Castanea davidii, en référence au fameux père Armand David, basque courageux et remarquable naturaliste qui fit parvenir au Muséum de Paris, vers 1900, le premier échantillon de ce petit châtaignier. On changea vite son nom pour honorer un autre père moins prolifique en découvertes, le père François-Lazare Seguin (1868-1942). Dans le contexte de son introduction, il n’avait rien de bien remarquable : petits fruits et fleurs discrètes, petite taille… Un manque d’arguments flagrant pour lancer une carrière forestière ou horticole ! Il est donc resté dans les arboretums...

Les généticiens l'ont ressorti lors des grands travaux d’hybridation menés en Europe et en Amérique pour trouver des espèces résistantes aux graves maladies venues d’Asie qui ont ébranlé les populations de châtaigniers : la maladie de l’encre, induite par Phytophtora cinnamomi et Phytophtora cambivora qui détruisent les systèmes racinaires, et le chancre, provoqué par un autre champignon microscopique, Cryphonectria parasitica, qui s'attaque à l'écorce de l'arbre. Comme tous les châtaigniers asiatiques, Castanea seguinii est résistant à ces champignons pathogènes. Il fut réintroduit à ce titre aux Etats-Unis, avec d’autres châtaigniers d’Asie : Castanea mollissima (Chine) qui a contribué au sauvetage des châtaigneraies américaines, et Castanea crenata (Japon), à gros fruits, qui a fourni quelques bons châtaigniers hybrides. Castanea seguinii s’est hélas montré rétif à la greffe et peu convaincant à l’hybridation avec notre châtaignier européen, notamment pour la création de porte-greffes nanifiants. L’hybridation avec des espèces américaines fut plus convaincante. Il n’est d’ailleurs pas oublié aux USA : une offre commerciale y existe tant pour l’espèce que pour divers hybrides.

On notera toutefois que Castanea seguinii est sensible, comme tous les châtaigniers, au cynips (Dryocosmus kuriphilus), un hyménoptère parasite venu de Chine…


Un urgent besoin d’acclimatation

L’offre en semences est à ce jour très modeste et aléatoire. Il est probable que seuls une dizaine d’individus soient présents en France, dans des arboretums et des jardins de collectionneurs. J’en ai moi-même observé trois : dans le jardin dédié au père David à Espelette (64), un joli pied touffu malencontreusement écrasé par un camion forain ; à Paris, dans l’allée du jardin des Serres d’Auteuil dédiée aux plantes chinoises, un arbrisseau est ainsi étiqueté, mais ce doit être un hybride, avec les caractéristiques du type mais des fruits plus gros, et surtout, une seule floraison ; enfin, dans le remarquable arboretum d’Iturraran au Pays basque espagnol. Le troisième est celui que j’ai planté dans mon jardin, près de Redon (Ille-et-Vilaine), acquis par curiosité il y a presque 20 ans auprès d’un pépiniériste Basque qui devait s’approvisionner à Iturraran (et qui vantait aux incrédules sa floraison étrangement continue). Ce dernier est maintenant accompagné d’un jeune descendant qui fructifie enfin, et évitera la stricte autofécondation qui pénalisait mon isolé.


Un chaton qui expose ses étamines. (Photo © Yves Darricau)
Un chaton qui expose ses étamines. (Photo © Yves Darricau)

Castanea seguinii est un bel arbuste, robuste et à floraison longue, qui a tout pour devenir un allié stratégique en période de changement climatique. On lui reconnaît une grande résistance à la sécheresse, et sa capacité à passer les catastrophes en repartant de ses racines. Il pousse en sols acides ou neutres, et supporterait un peu le calcaire. On peut le planter dans des contextes variés : haies agricoles, sous-bois et jardins. Il mérite sans conteste d’être mieux étudié, introduit et acclimaté. Un travail de collecte en Chine permettrait de créer des vergers semenciers et de lancer enfin sa diffusion.



Pour mieux cerner la diversité du genre Castanea dans le monde, on pourra lire « Castanea spp. biodiversity conservation: collection and characterization of the genetic diversity of an endangered species », Mellano et al. 2012


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